Poèmes sur le thème

roman

Le totem de Kaël

Par Zarno 21 janvier 2026

- Et si je me réveille ça fait quoi ?

- Non, reste où tu es, ne me quitte pas !

- J’ai peur tu sais, je ne sais pas si je le verrais venir…

- Je sais. Ecoute, ne bouge pas et attend, tu finiras bien par le voir.

- Si tu le dis, après tout tu dois mieux connaître ces choses là…

 

Alors il se plongea plus profondément dans ses songes, cherchant le rôle qu’on lui avait attribué. Il était, lui disait-on, prêt à rencontrer son destin comme tous les garçons de son âge et il devait enfin rencontrer son totem qui donnerait à sa vie un sens et un objectif.

Il avait déjà quinze ans. Habituellement la quête initiatique débutait vers l’âge de douze ans, mais son clan avait préféré attendre, le sentant fragile et, murmurait-on, différent.

 

- Et si je ne trouve rien ?

- Tu ne le peux pas aie confiance.

- Je n’avais jamais exploré mes rêves avant…

- D’habitude les jeunes gens pénétrant la source posent moins de question… cela est sûrement du à ton âge.

- Et puis, qui es tu ?

- As-tu réellement besoin de le savoir ?

- Je ne sais pas… j’aurais moins peur je pense…

- Est-ce un futur guerrier qui s’adresse à moi ou une mauviette timorée ?

- Je n’aime pas la guerre, je ne me battrai pas, je ne comprends pas pourquoi on m’envoi ici si c’est pour faire de moi une personne que je ne reconnaîtrais jamais !

- Arrête de parler, cherche maintenant, et surtout, ne te réveille pas.

 

Il n’apercevait que des bribes d’images, des fragments d’une réalité qui lui échappait, juste quelques étranges et furtives horizons d’un temps sans doute passé et dont la lumière lui arrivait atténuée et vide de sens. Non, cela était trop dur, il voulait regagner son lit où le bruit du vent ne l’effraierait pas mais le rassurerait sur la présence d’un toit prêt à le protéger.

Toute sa jeunesse s’était passée ainsi, il s’était toujours senti en sécurité sous le regard plein d’amour de sa mère, et son père ne l’avait jamais emmené chasser, se contentant d’un regard humide emplit de désespoir à chaque fois qu’il devait se résigner à ne pas l’emmener avec lui. Le shaman Dorian avait été clair, Kaël n’était pas fait pour la chasse, encore moins pour la guerre et devrait rester à l’abri tant que le rite ne serait pas célébré.

Et enfin le jour avait été choisi, Dorian avait eu la vision que tous attendaient, avec trois ans de retard, mais si puissante que le vieux shaman en avait été troublé. Enfin Kaël saurait ce qui le différenciait tant des autres enfants du village et pourrait, l’espérait il, vivre normalement et comprendre pourquoi cette différence qu’il ne percevait pas l’avait si longtemps tenu à l’écart des autres.

Les images se firent soudain plus claires. Il voyait les falaises surplombant le village et le soleil se couchant comme s’il s’agissait de son dernier adieu au ciel. S’en suivit un orage, tonnant malgré l’absence de nuage, annonçant une pluie, chaude et écarlate, le sang de milliers d’âmes dont les corps avaient autrefois étés brûlés lors de la grande guerre du Shimarva. Il n’en avait jamais entendu parler et pourtant il le savait, il comprenait la détresse et la souffrance de ces âmes perdues qui erraient autour de lui en même temps que leur sang imprégnait son corps. Il se sentit alors submergé par cette détresse, envahit par le poids de siècles sans espoir ni repos, enfermé dans le schéol éternel d’où aucune n’avait pu se sortir. Il s’agenouilla au milieu de la plaine calcinée où aujourd’hui se trouvait son village. Ecrasé de douleur qu’il était, il n’arrivait pas à contenir ses larmes qui se mêlaient ainsi à celles de sang qui ruisselaient partout sur son corps.

Il ne voulait pas y croire, ni y succomber, malgré tout il lui était impossible de se détacher de cette atroce réalité qui rendait sa propre existence si fragile et si risible qu’il alla jusqu’à s’en oublier.

 

- Hey ! ne va pas trop loin !

 

C’est cette voix, sans doute, qui empêcha son corps et son âme de se détacher à jamais.

Tremblant et ruisselant de sueur, il ouvrir les yeux pour la première fois de la nuit pour découvrir ce qu’aucun avant lui n’avait pu voir : Jamilia, nymphe des bois d’Orgorn.

 

- Que… qui êtes vous ?

- Et bien Kaël ! Tu vas me vexer ! Je suis avec toi depuis le début de ta quête et tu oses me demander qui je suis ? Dorian avait raison, tu n’es vraiment pas comme les autres…

- Dorian ? vous… vous connaissez le vieux shaman ?

- Bien sur idiot ! Je suis une nymphe, c’est moi qui guide tous les aspirants dans leur quête !

- Alors… alors pourquoi ne vous a-t-on jamais vu ?

- Personne ne me voit jamais, hormis le shaman de la tribu, chacun se dit que je ne suis qu’un esprit de plus, ou alors une hallucination passagère due au jeun important que nécessite la recherche du totem. Mais moi, je vois le rêve de tous et je connais cette tribu comme si elle était la mienne.

- Moi je vous voie.

 

La créature des bois parut choquée par cette révélation, si bien que pour en contrôler la véracité, elle s’approcha du jeune garçon jusqu’à le regarder droit dans les yeux. Kaël ne savait comment réagir devant la beauté nue d’une créature si peu ordinaire et la manière dont elle le scrutait n’en était pas moins déconcertante.

 

- Cela n’est pas normal… tu es alors vraiment si différent… ou alors tu serais… non… ce n’est pas possible… et j’ai vu ton rêve comme tu l’as vu toi-même, à vrai dire il est tout sauf celui qu’aurait du rêver l’Endenior…

- L’Endenior ?

- Le Messie, celui qui apporte la paix et le message de l’avenir, Dorian aurait mis sa main au feu qu’il s’agissait de toi… mais apparemment, vu ton rêve, ça n’est pas le cas…

- Pourquoi ai-je vu Shimarva ? Et comment puis-je savoir qu’il s’agit de Shimarva dont je n’ai jamais entendu parler ? Et pourquoi cette souffrance ? Où était mon totem ? Je ne comprends pas…

- Oh ça va ! Arrête tes questions ! J’ai vu la même chose que toi et je n’en sais pas beaucoup plus !

- Oh… Jamilia… que dois-je faire ?

- Tu… Hey ! Mais comment connais-tu mon nom ?

- Je ne sais pas…

 

Un silence de songes s’abattit alors sur la forêt, assis face à face, Kaël et Jamilia se dévisageaient comme si l’avenir du monde dépendait de leur confrontation. La confusion de la nymphe ne faisait qu’attiser la crainte que ressentait le jeune garçon.

Enfin l’aube finit par se lever et on entendait déjà au loin les cors et les chants annonçant les réjouissances prévues pour célébrer la fin du jeun et de la quête d’un nouveau chasseur au sein de la horde, sauf que ce dernier se sentait encore moins prêt à affronter la vie que la veille…

 

 

Evan

Par Zarno 21 janvier 2026

1.

Voilà bien longtemps qu’Evan n’avait pas entrepris une telle expédition. Des troubles avaient été mentionnés loin dans les territoires du Nord et il avait été chargé de constater les faits. En théorie, un homme seul ne suffisait pas pour ce genre de mission mais il avait insisté, peu désireux de partager son voyage avec quiconque. Evan était un solitaire depuis toujours et il entendait bien le rester.

Seulement voilà, la veille s’était produit un événement qui contrariait fortement son envie d’être seul. Alors qu’il arpentait difficilement le chemin qui devait le mener à sa destination, il avait remarqué une forme étrange étendue dans la neige : une jeune fille gisait nue, la peau bleuie par le froid. Semblant tout juste sortie de l’adolescence, elle avait le teint très clair malgré les attaques du froid et sa chevelure très sombre lui descendait plus bas que les épaules. S’approchant, il s’était rendu compte qu’elle respirait encore et l’avait recueillie et installée son campement plus tôt que prévu. Toute la nuit durant, il avait attisé le feu pour la réchauffer et tenter de la réanimer. Le matin venu, la jeune fille avait repris des couleurs et connaissance mais continuait à trembler de froid et refusait de dire un mot.

Préparant un petit déjeuner de fortune, Evan s’inquiétait de la provenance de cette étrange créature qui lui tenait maintenant lieu de fardeau.

- V’là un gruau qui devrait te remplir un peu l’estomac. Je ne sais pas qui tu es ni d’où tu viens, mais il en va de mon honneur d’homme de ne pas laisser une fichtre de jolie mignonne comme toi le ventre vide.

La jeune fille le fixa sans rien dire, ce qui ne manqua pas d’agacer l’explorateur.

- Soit, tu n’es pas obligée de parler… Après tout c’est ton droit, je t’ai juste sauvé la vie, je suis fatigué de t’avoir veillé toute la nuit et je suis en train de préparer la popote pour toi, j’ai bien peur qu’un merci serait effectivement déplacé face à si peu d’attention ! T’as bien un nom au moins ?

Seul un clignement des yeux lui tint lieu de réponse.

- Bon… J’vais pas insister dans ce cas.

Il lui servit un bol de gruau puis le lui tendis.

- Mange au moins ça, ça devrait te réchauffer. Et si ce met n’est pas au goût de son altesse muette, elle peut toujours bouffer de la neige, mais je ne suis pas certain que ça lui tiendra bien au corps…

D’abord méfiante, elle prit le récipient qui lui était offert, l’observa de tous les cotés, huma précautionneusement son contenu et s’autorisa seulement après de longues secondes à en goûter une miette. Puis, apparemment rassurée quant à la composition de son repas, elle avala en quelques minutes la totalité du gruau avant de tendre de nouveau le bol vers Evan.

- Eh bien, si j’avais su qu’une petite chose comme toi pouvait manger autant, j’en aurais préparé davantage !

Il lui resservit une nouvelle portion qu’elle commença à déguster cette fois plus doucement mais toujours avec un appétit non feint pendant qu’Evan se contentait de racler le fond de sa petite marmite de voyage.

Quand ils eurent finis leur repas, Evan se leva et commença à ranger son matériel et à replier son campement, toujours sous le regard fixe de la jeune fille. Ayant terminé, il éteint le feu et se retourna vers sa protégée.

- Et bien je crois bien que nos chemins se séparent ici ma p’tite – Il lui présenta un sac contenant tous ses habits - Tu peux choisir les vêtements que tu veux là dedans, se promener nue dans la neige n’est pas très recommandé ! Par contre il va falloir me rendre la couverture que tu as sur les épaules si je ne veux pas me retrouver transformé en glaçon un bon matin.

Sa compagne ne réagissant toujours pas, il posant le sac devant lui et tenta de reprendre sa couverture.

- Allons, rends la moi ! Une fourrure d’ours de si bonne qualité, ça m’a couté au moins le prix qu’on me paie pour ce voyage !

La jeune fille observa la couverture puis poussa un cri strident avant de se lever horrifiée, comme si cette dernière était hantée, pour retomber nue dans la neige quelques secondes après avec un nouveau cri tout aussi aigüe, puis elle se mit à fixer l’objet de sa peur, tremblant et sanglotant tant cette vision lui semblait insupportable.

- Non d’une cruche avariée ! Qu’est ce qu’il te prend à hurler la mort comme ça ?

Comprenant que la couverture était l’objet de l’épouvante, il la roula et la rangea dans un grand sac sur son traineau. Cela semblait avoir un peu apaisé les craintes de son invitée qui demeurait cependant aussi blême que si elle avait vu un fantôme.

C’est à ce moment qu’Evan remarqua les jambes de la jeune fille. Elles étaient bleues voire violettes par endroit. Pas du bleu que peut laisser une longue exposition au froid mais de celui que laissent les ecchymoses et les blessures. Evan compris alors pourquoi elle était retombée aussitôt après s’être levée. Elle avait les jambes cassées.

- Bon sang, je crois que j’n’ai pas le choix, je vais devoir t’emmener avec moi… Comme si j’avais besoin de ça maintenant…

Il l’aida à s’habiller du mieux qu’il pu, rougissant parfois, baissant les yeux souvent, et évitant au mieux tout ce qui était confectionné à base de fourrure. Il confectionna également deux attelles en bois pour maintenir droite les jambes de la jeune fille puis la sangla sur le traineau. Il fixa des raquettes à ses propres bottes, pris place derrière l’engin et s’aperçut que sa passagère, assise face à lui, continuait de le dévisager.

- Hum… bon… je t’ai demandé ton nom mais je ne me suis pas présenté… Evan Dulgarne de la ligue des chercheurs d’or.

Il détourna le regard vers l’horizon, commença à pousser son traineau pour qu’il prenne de la vitesse et s’y installa debout lorsque ce dernier fut capable de glisser tout seul quand une petite voix enrouée et hésitante murmura :

- Kieldenah…

 

 

2.

Ils avançaient depuis plusieurs heures déjà sur les grandes plaines nordiques recouvertes de neige quand Evan commença à sentir la faim lui tirailler l’estomac. Il arrêta le traineau et se mit en quête d’un gibier pour satisfaire son appétit. Au bout de quelques minutes d’observation, il remarqua un jeune lièvre blanc à quelques encablures qui creusait la neige à la recherche de nourriture. Il sortit alors une arbalète d’un de ses sacs et commença à viser l’animal quand soudain, un cri déchira l’atmosphère, faisant partir le coup tout seul, bien loin de la proie, permettant à cette dernière de détaler hors de vue de son prédateur.

- Bon sang… ça ne va pas recommencer ! Jt’assure que ce lapin là n’était pas hanté et désirait simplement terminer dans mon estomac ! Je…

Se retournant, Evan vit ce qui avait effrayé Kieldenah. Loin au sud, quelque chose fondait sur eux à grande vitesse. L’explorateur dénicha une longue vue dans son barda et découvrit, ébahit, ce qui les poursuivait.

- Ils sont une quinzaine environ, armés, et certains… non… ce n’est pas possible ! Certains volent dans les airs !

 

 

 

Angelucia Demonia

Par Zarno 21 janvier 2026

"Angel, réveille toi, tu vas être en retard !"

C'était chaque matin la même chose. Depuis quelques mois Angeline se réveillait souvent longtemps après les premiers reflets de l'aube, dans les bras de Luc qui lui servait temporairement de petit ami. Angeline ne croyait pas en l'amour, qui n'était pour elle au mieux une invention stupide, au pire une faiblesse de l’esprit humain. Après la mort de sa mère le jour de ses huit ans, son père l'éleva durement et la chassa dix années plus tard à sa majorité. Il ne l'aimait pas, elle non plus. Depuis, elle allait de petits amis en petits amis, de logements en logements et de petits boulots en petits boulots.

 

Son réveil indiquait déjà plus de deux heures de retard. Elle était depuis quelques jours serveuse dans un bar tabac à trois rues de chez Luc. Elle s'empressa de s'habiller et de repousser vivement Luc qui attendait son baiser matinal, déjà frustré de n'avoir jamais pu la toucher. Elle lui promettait sans cesse que ça finirait par arriver, comme elle l’avait promis à tous les autres, mais elle savait que ça n’arriverait pas. Elle ne le voulait pas.

 

Elle arriva quelques minutes plus tard à son travail, mais Mme Dannevil, sa patronne ne l'attendait plus :

"Angeline, t'as vu l'heure ? Ca fait même pas dix jours que tu bosses ici que t'as déjà été trois fois en retard !

- Pardonnez moi madame, dit-elle le plus humblement possible, je vous promets que ça n'arrivera plus.

- Oh ça non, ça n'arrivera plus, et je m'en porte garante ! Tu es renvoyée !"

 

Angeline dépitée s'assit à une table et rassembla le peu de courage qui lui restait pour commander un café qui lui serait retiré sur sa paye de la semaine, avant d'éclater en sanglot.

 

Que faire ? Elle ne pourrait pas éternellement profiter de la cupidité des mâles, surtout si elle ne consentait pas à coucher avec eux… Et pourquoi d'abord, devrait elle offrir son corps à des hommes dont le seul intérêt pour elle était financier ? Sa vie se résumerait elle éternellement à la dépendance d'autrui ? Où étaient passés ses rêves de gloire ? Quand elle était petite, elle voulait être une princesse. Doux rêve… Pourtant elle était belle, ses long cheveux bruns lui tombaient jusqu'à la taille et ses yeux, tout aussi sombres mais très grands, ornaient son visage, fin et aux traits très doux qui précédait un décolleté harmonieux où beaucoup d'hommes auraient voulu perdre leurs esprits.

 

Elle ne rentra pas chez Luc et passa sa journée à flâner près du port. Elle n'en pouvait plus, il était temps pour elle de changer de vie, le désespoir hantait son cœur. Non elle ne voulait plus. Peu de solution se présentaient à ses yeux malheureux et une haine déchirante lui rongeait peu à peu l'esprit. Finalement, elle rentra à nouveau dans le café, comme si revenir à la source de son désarroi était pour elle un secours improbable qui n'arriverait jamais.

 

L'ombre approchait lentement dans la rue bordant le café, une ombre qu'on ne pouvait réellement distinguer avec ses yeux mais dont la présence semblait évidente tant le cœur pouvait la percevoir. Pourtant, une jeune fille dont les larmes avaient séché sous la flamme de la haine ne semblait pas avoir le cœur assez libre pour distinguer ce qui venait inexorablement vers elle. La chose se matérialisa soudain en face d'Angeline sous la forme d'un grand homme brun aux yeux noirs assortis à sa longue tenue semblant venir d'un autre temps, ou plutôt, d'un autre univers. Sous sourire, vide, fascinait littéralement Angeline qui dans sa torpeur avait totalement oublié les raisons de sa haine. L'homme lui pris la main et hurla ces mots avant de disparaître : " Angelucia Demonia kia delone !". La jeune fille, choquée, ne s'aperçut d'abord pas que sa main saignait sur un parchemin d'un autre temps sur lequel était dessiné un plan de la ville.

Cherchant des explications autour d'elle, Angeline vit que rien n'avait été troublé par la venue de l'homme, comme s'il n'avait été qu'une hallucination.

 

Avait-elle réellement été la seule à voir ce mystérieux fantôme ? Pourquoi tout en le craignant, désirait elle tant le revoir ?

 

Elle rentra finalement chez elle. Luc était parti et l’appartement lui semblait bien vide. Elle déplia le parchemin qui lui avait été remis quelques heures plus tôt et compris qu’il s’agissait d’un rendez-vous. L’homme, ou plutôt la créature, voulait qu’elle se rende cette nuit au cimetière près d’une vieille chapelle abandonnée. Elle trouva que ce rendez vous faisait très « cliché » et se demanda si elle devait réellement s’y rendre. Malgré tout, elle sentait pourtant que son destin se jouerait dans cet endroit peu commun, surtout pour elle qui ne se considérait d’aucune religion.

Elle irait, oui elle irait, après tout, que pourrait il bien lui arriver de pire que ce qu’elle vivait en ce moment ? Elle n’avait plus peur de la mort depuis que le désespoir avait remplacé tout autre forme de sentiment dans son esprit.

 

Il était environ une heure du matin et elle arriva au cimetière. Elle n’avait pas dit à Luc où elle allait et lui, de toute façon, ne s’était pas posé de question. En effet, il commençait à en avoir mare de cette fille trop pudique pour un homme comme lui. Elle poussa le portail grinçant et s’introduit au milieu des tombes. Il n’y avait rien sinon le silence pesant et l’atmosphère angoissante propre à ce genre de lieu. En continuant à s’avancer et en s’approchant de tombes qui, visiblement dataient de plusieurs siècles, elle aperçut une lumière posée sur une des pierre. Elle s’approcha et vit un ange. Oui, un ange. Mais celui là n’avait pas la splendeur ni l’éclat que l’on attribue volontiers à ce genre de créature. Non, il était gris et recroquevillé sur lui même. Angeline le cœur haletant et la gorge serrée s’approcha mais ne put retenir un cri de stupeur quand la chose leva les yeux vers elle.

« Alors vous êtes finalement là… dit il d’une voix si sombre et si triste qu’Angeline en eut le sang glacé

- Qui… qui êtes vous ?

- Oh… moi… je n’ai plus de nom… je me suis enfuis…

- Enfuit d’où ? pourquoi ? et si vous n’êtes personne, qu’êtes vous ?

- Je suis, où plutôt j’étais un ange… Je me suis enfuit pour échapper à la colère de celui que vous appelez Dieu… je ne sais ce que je vais devenir mais mon aura s’éteint peu à peu et je pense que je vais devenir un ange noir… »

 

Angeline ne savait plus quoi penser. Était elle en train de rêver ? Était ce une plaisanterie ? Non… la voix de cette créature semblait contenir plus de mélancolie qu’il n’était possible à un cœur humain de supporter…

 

« Mais pourquoi vous êtes vous enfuis ?

- Partez Ô ma future reine… fuyez vous aussi… ils vont tous arriver… ils me cherchent… je dois mourir…

- Qui ? Pourquoi ? »

 

L’ange leva les yeux vers le ciel et se mit à pleurer, une longue plainte d’un désespoir si profond qu’il retourna le cœur d’Angeline. Il pleurait une femme, il pleurait sa vie, il n’avait pas le droit de mourir mais son interminable agonie aurait tôt ou tard raison de son esprit. Ce qui au début semblait être un appel, une détresse ou une quelconque demande d’aide devint ensuite un défi, une menace, et l’ange, qui avait perdu toute sa clarté était belle et bien devenu noir. Seuls ses yeux d’un rouge sanglant permettaient de le distinguer dans la nuit. Il se leva alors, debout sur la pierre, et cria. Angeline ne put comprendre ce qu’il disait, mais elle sentit que le désespoir s’était transformé en haine. Il déploya ses immenses ailes noires, ouvrit la bouche, et de sa gorge sortit un rayon de lumière long et intense qui atteignit le ciel presque instantanément.

 

« Je vous avais dit de partir Ô ma reine, je vous l’avais dit ! Ils vont venir maintenant, ils savent que je suis là, et s’ils vous voient, ils vous tueront

- Mais bon sang ! Qui va venir, de quoi parlez vous et pourquoi m’appelez vous « ma reine » ?

- Vous êtes ma reine depuis que je suis devenu noir, on vous l’expliquera si vous survivez, car ils arrivent et vous allez bientôt comprendre de qui je parle… »

 

C’est alors que le ciel s’éclaircit comme si une immense vague de lumière allait tomber sur le sol. En fait de lumière, Angeline s’aperçut rapidement qu’il s’agissait d’anges. Des milliers d’anges, blancs cette fois ci, et armés de glaives étincelants. Angeline ne bougeait pas, fascinée par ce spectacle qu’elle pensait sortis de ses rêves. Un grondement sourd la réveilla, comme un tremblement de terre mais rien ne bougeait. L’ange noir devant elle restait impassible face au spectacle qui se tramait devant eux. Le bruit devint de plus en plus intense et le sol s’ouvrit près d’eux. De la faille sortaient de nombreuse flammes accompagnées d’ombres diverses se dirigeant vers le ciel.

« Venez mes frères, oh oui venez, débarrassez nous de la tyrannie d’en haut ! »

L’ange avait parlé et Angeline se retournant vers lui s’aperçut qu’il souriait. Un sourire immensément triste mais sincère, le sourire du mal, le sourire du tueur s’apprêtant à éliminer sa victime. Puis, il s’envola, il partit rejoindre les autres ombres s’en allant vers le ciel. Il n’était plus qu’un point par mis d’autres points quand elle vit que ces taches noires dans le ciel n’étaient autre que ses semblables. Elle assistait à une bataille opposant anges blancs et anges noirs. Le combat faisait rage et les chants doux et aigus des anges blancs se mêlaient aux longues plaintes funèbres et graves des anges noirs. Fascinée par cette scène insolite, Angeline ne s’aperçut d’abord pas qu’un homme avançait lentement vers elle. C’était l’homme qui lui avait donné rendez-vous le matin même. En le voyant, elle remarqua que lui aussi souriait, mais son sourire était plus rassurant que celui de l’ange noir quelques instants plus tôt. Ne sachant où trouver refuge au milieu du déploiement de telles forces, elle se dirigea instinctivement vers lui, comme si elle reconnaissait en cet homme quelque chose qui s’écartait moins de son monde qu’une guerre entre anges. Quand elle fut suffisamment proche de lui, son sourire se figea puis s’éteignit brusquement et ses yeux si sombres brûlaient maintenant d’une rougeur écarlate, lui enlevant ainsi tout aspect amical. Il pris Angeline par la taille et la plaça devant lui, lui bloquant tous ses membres de telle sorte que tout débattement de sa part fut vain. Il lui chuchota doucement à l’oreille

« Ne vous inquiétez pas, tout se passera bien, vous comprendrez assez tôt…

- Mais pourquoi suis je ici ? Et cet ange, pourquoi est il devenu noir ?

- Oh… lui… Il est tombé amoureux de la Vierge, il a été banni et s’est enfuis jusqu’ici, maintenant il est des nôtres. »

Il se tut et leva les yeux vers l’armée des anges, puis cria : « Angelucia Demonia kia delone ! »

Le silence se fit alors entendre. Les anges ne se battaient plus et regardaient tous vers Angeline et son mystérieux compagnon. L’homme répéta : « Angelucia Demonia kia delone ! » et les anges blancs pris d’une folie soudaine et d’une torpeur inhabituelle foncèrent vers le ciel pour retourner dans la brèche lumineuse qui aussitôt se referma.