Le totem de Kaël
- Et si je me réveille ça fait quoi ?
- Non, reste où tu es, ne me quitte pas !
- J’ai peur tu sais, je ne sais pas si je le verrais venir…
- Je sais. Ecoute, ne bouge pas et attend, tu finiras bien par le voir.
- Si tu le dis, après tout tu dois mieux connaître ces choses là…
Alors il se plongea plus profondément dans ses songes, cherchant le rôle qu’on lui avait attribué. Il était, lui disait-on, prêt à rencontrer son destin comme tous les garçons de son âge et il devait enfin rencontrer son totem qui donnerait à sa vie un sens et un objectif.
Il avait déjà quinze ans. Habituellement la quête initiatique débutait vers l’âge de douze ans, mais son clan avait préféré attendre, le sentant fragile et, murmurait-on, différent.
- Et si je ne trouve rien ?
- Tu ne le peux pas aie confiance.
- Je n’avais jamais exploré mes rêves avant…
- D’habitude les jeunes gens pénétrant la source posent moins de question… cela est sûrement du à ton âge.
- Et puis, qui es tu ?
- As-tu réellement besoin de le savoir ?
- Je ne sais pas… j’aurais moins peur je pense…
- Est-ce un futur guerrier qui s’adresse à moi ou une mauviette timorée ?
- Je n’aime pas la guerre, je ne me battrai pas, je ne comprends pas pourquoi on m’envoi ici si c’est pour faire de moi une personne que je ne reconnaîtrais jamais !
- Arrête de parler, cherche maintenant, et surtout, ne te réveille pas.
Il n’apercevait que des bribes d’images, des fragments d’une réalité qui lui échappait, juste quelques étranges et furtives horizons d’un temps sans doute passé et dont la lumière lui arrivait atténuée et vide de sens. Non, cela était trop dur, il voulait regagner son lit où le bruit du vent ne l’effraierait pas mais le rassurerait sur la présence d’un toit prêt à le protéger.
Toute sa jeunesse s’était passée ainsi, il s’était toujours senti en sécurité sous le regard plein d’amour de sa mère, et son père ne l’avait jamais emmené chasser, se contentant d’un regard humide emplit de désespoir à chaque fois qu’il devait se résigner à ne pas l’emmener avec lui. Le shaman Dorian avait été clair, Kaël n’était pas fait pour la chasse, encore moins pour la guerre et devrait rester à l’abri tant que le rite ne serait pas célébré.
Et enfin le jour avait été choisi, Dorian avait eu la vision que tous attendaient, avec trois ans de retard, mais si puissante que le vieux shaman en avait été troublé. Enfin Kaël saurait ce qui le différenciait tant des autres enfants du village et pourrait, l’espérait il, vivre normalement et comprendre pourquoi cette différence qu’il ne percevait pas l’avait si longtemps tenu à l’écart des autres.
Les images se firent soudain plus claires. Il voyait les falaises surplombant le village et le soleil se couchant comme s’il s’agissait de son dernier adieu au ciel. S’en suivit un orage, tonnant malgré l’absence de nuage, annonçant une pluie, chaude et écarlate, le sang de milliers d’âmes dont les corps avaient autrefois étés brûlés lors de la grande guerre du Shimarva. Il n’en avait jamais entendu parler et pourtant il le savait, il comprenait la détresse et la souffrance de ces âmes perdues qui erraient autour de lui en même temps que leur sang imprégnait son corps. Il se sentit alors submergé par cette détresse, envahit par le poids de siècles sans espoir ni repos, enfermé dans le schéol éternel d’où aucune n’avait pu se sortir. Il s’agenouilla au milieu de la plaine calcinée où aujourd’hui se trouvait son village. Ecrasé de douleur qu’il était, il n’arrivait pas à contenir ses larmes qui se mêlaient ainsi à celles de sang qui ruisselaient partout sur son corps.
Il ne voulait pas y croire, ni y succomber, malgré tout il lui était impossible de se détacher de cette atroce réalité qui rendait sa propre existence si fragile et si risible qu’il alla jusqu’à s’en oublier.
- Hey ! ne va pas trop loin !
C’est cette voix, sans doute, qui empêcha son corps et son âme de se détacher à jamais.
Tremblant et ruisselant de sueur, il ouvrir les yeux pour la première fois de la nuit pour découvrir ce qu’aucun avant lui n’avait pu voir : Jamilia, nymphe des bois d’Orgorn.
- Que… qui êtes vous ?
- Et bien Kaël ! Tu vas me vexer ! Je suis avec toi depuis le début de ta quête et tu oses me demander qui je suis ? Dorian avait raison, tu n’es vraiment pas comme les autres…
- Dorian ? vous… vous connaissez le vieux shaman ?
- Bien sur idiot ! Je suis une nymphe, c’est moi qui guide tous les aspirants dans leur quête !
- Alors… alors pourquoi ne vous a-t-on jamais vu ?
- Personne ne me voit jamais, hormis le shaman de la tribu, chacun se dit que je ne suis qu’un esprit de plus, ou alors une hallucination passagère due au jeun important que nécessite la recherche du totem. Mais moi, je vois le rêve de tous et je connais cette tribu comme si elle était la mienne.
- Moi je vous voie.
La créature des bois parut choquée par cette révélation, si bien que pour en contrôler la véracité, elle s’approcha du jeune garçon jusqu’à le regarder droit dans les yeux. Kaël ne savait comment réagir devant la beauté nue d’une créature si peu ordinaire et la manière dont elle le scrutait n’en était pas moins déconcertante.
- Cela n’est pas normal… tu es alors vraiment si différent… ou alors tu serais… non… ce n’est pas possible… et j’ai vu ton rêve comme tu l’as vu toi-même, à vrai dire il est tout sauf celui qu’aurait du rêver l’Endenior…
- L’Endenior ?
- Le Messie, celui qui apporte la paix et le message de l’avenir, Dorian aurait mis sa main au feu qu’il s’agissait de toi… mais apparemment, vu ton rêve, ça n’est pas le cas…
- Pourquoi ai-je vu Shimarva ? Et comment puis-je savoir qu’il s’agit de Shimarva dont je n’ai jamais entendu parler ? Et pourquoi cette souffrance ? Où était mon totem ? Je ne comprends pas…
- Oh ça va ! Arrête tes questions ! J’ai vu la même chose que toi et je n’en sais pas beaucoup plus !
- Oh… Jamilia… que dois-je faire ?
- Tu… Hey ! Mais comment connais-tu mon nom ?
- Je ne sais pas…
Un silence de songes s’abattit alors sur la forêt, assis face à face, Kaël et Jamilia se dévisageaient comme si l’avenir du monde dépendait de leur confrontation. La confusion de la nymphe ne faisait qu’attiser la crainte que ressentait le jeune garçon.
Enfin l’aube finit par se lever et on entendait déjà au loin les cors et les chants annonçant les réjouissances prévues pour célébrer la fin du jeun et de la quête d’un nouveau chasseur au sein de la horde, sauf que ce dernier se sentait encore moins prêt à affronter la vie que la veille…